LA REALITE A MADAGASCAR
Corruption : le patient malgache que l’on renvoie de spécialiste en spécialiste
Un patient malgache fatigué, affaibli et inquiet arrive chez son médecin généraliste. Ce dernier l’écoute, prescrit un traitement, puis l’oriente vers un spécialiste qui ajuste la prescription, ajoute un médicament et l’envoie vers un autre service.
À force de consultations, les traitements s’accumulent. Les effets secondaires aussi.
Au bout du parcours, plus personne ne distingue la maladie initiale des complications provoquées par les traitements successifs.
Cette effarante trajectoire pourrait être celle de Madagascar face à la corruption non maitrisée qui s’est structurée d’elle-même.
Une pathologie devenue système
En 65 ans d’indépendance, la corruption à Madagascar n’est plus un dysfonctionnement ponctuel. Elle s’est transformée en architecture.
Les alternances politiques n’ont pas inversé la dynamique.
Les réformes annoncées n’ont pas modifié les incitations fondamentales.
Les dispositifs de contrôle ont souvent produit plus de procédures que de résultats.
Le système absorbe les talents. Il les neutralise sans nécessairement les corrompre pénalement. Il les socialise.
Des ingénieurs, des juristes, des économistes, des financiers formés dans les meilleures écoles, entrent dans l’appareil public avec l’intention de réformer. Beaucoup découvrent que leurs marges de manœuvre sont conditionnées par des équilibres existants. Le problème n’est pas uniquement moral. Il est organisationnel.
La corruption ne se limite pas aux détournements spectaculaires. Elle est souvent diffuse.
Attributions calibrées.
Tolérance sélective.
Ralentissements administratifs stratégiques.
Intermédiations informelles.
Surfacturations discrètes.
Ces mécanismes transforment une économie fragile en économie entravée.
Le thermomètre international
Chaque année, Transparency International publie l’Indice de perception de la corruption.
En 2025, Madagascar obtient un score de 25 sur 100 et se situe dans le bas du classement mondial.
Ce chiffre ne mesure pas la corruption réelle mais la perception agrégée d’acteurs économiques. Cette perception influence l’investissement, le crédit, la confiance et la prime de risque.
Le lien est simple :
- Plus d’opacité.
- Plus d’incertitude.
- Plus de coût du capital.
- Moins d’investissement productif.
La corruption devient ainsi un multiplicateur de pauvreté.
Les effets secondaires invisibles
Dans la métaphore médicale, les effets secondaires masquent progressivement la maladie initiale.
À Madagascar, ils prennent quatre formes principales.
1. Dégradation des services publics
Lorsque les ressources sont inefficacement allouées, l’impact est direct sur l’électricité, l’eau, les infrastructures ou l’éducation.
Le citoyen constate la défaillance sans toujours en identifier la cause structurelle.
2. Désengagement civique
Quand les scandales se succèdent sans conséquences visibles, sans sanctions exemplaires, la confiance s’érode.
Le coût est politique et social.
3. Distorsion concurrentielle
Les entreprises respectueuses des règles subissent un handicap face à celles qui les contournent.
L’économie s’organise autour de la proximité plutôt que de la performance.
4. Capture institutionnelle
À mesure que certaines pratiques deviennent normales, les nouveaux entrants s’y adaptent.
Le système n’a plus besoin d’imposer. Il intègre.
Pourquoi certaines réformes échouent
Madagascar n’a pourtant pas manqué d’initiatives pour normaliser et assainir le système.
Stratégies nationales.
Engagements internationaux.
Partenariats techniques.
Trois limites reviennent régulièrement pour endiguer cette bonne volonté.
Dépendance hiérarchique
Un organe placé dans une architecture politique dépendante ne peut pas toujours cibler les niveaux supérieurs.
La dissuasion reste partielle.
Dispersion
Multiplier les dossiers sans cibler les chaînes de rente majeure dilue l’effet.
On ne traite que les symptômes périphériques.
Absence de réforme procédurale
Punir sans modifier les règles qui rendent la corruption dissuasive revient à assécher un marécage sans détourner l’eau.
Quand la corruption recule : les mécanismes observés ailleurs pouvant servir d’exemples.
Plusieurs pays ont connu des trajectoires d’amélioration.
Hong Kong
Une agence indépendante créée en 1974 agit sur trois axes :
- Répression,
- Prévention,
- Éducation.
L’élément déterminant n’est pas seulement l’arrestation, mais la réécriture des procédures.
Singapour
Les enquêtes ont concerné des responsables de haut niveau.
Le signal est clair : le rang ne protège pas.
Géorgie
Réforme ciblée de la police et des douanes.
Restructuration rapide. Simplification administrative.
La corruption de guichet chute fortement.
Rwanda et Botswana
Ces pays affichent des indicateurs supérieurs à la moyenne régionale.
Leur point commun : cohérence entre règle et sanction.
Les invariants communs
Cinq éléments apparaissent systématiquement :
Un organe d’enquête crédible.
Une réforme des procédures.
Des poursuites au sommet.
Une transparence exploitable.
Un espace civique actif.
Sans ces piliers, la réforme se dissout.
Madagascar : sortir du cycle d’absorption
Toute réforme intégrée au système existant est absorbée.
Toute agence dépendante est neutralisée.
Toute transparence non exploitable devient symbolique.
La question n’est pas d’ajouter une structure.
Elle est de modifier les incitations.
La « refondation » qui reconduit le même édifice
Depuis plusieurs mois, le mot revient avec insistance : refondation. Il suggère rupture, reconstruction, changement d’architecture. Il promet un nouveau départ. Mais dans les faits, la dynamique observée ressemble davantage à un réagencement interne qu’à une transformation structurelle.
Une refondation véritable implique trois conditions minimales :
- Modifier les règles du jeu,
- Modifier les incitations,
- Modifier les rapports de pouvoir.
Or, ce que l’on observe est plus proche d’une redistribution des rôles à l’intérieur du même système que d’une remise à plat des mécanismes qui produisent la rente.
Les institutions restent organisées selon les mêmes chaînes hiérarchiques. Les procédures budgétaires n’ont pas été repensées dans leurs points de vulnérabilité. Les circuits de décision demeurent opaques. Les organes de contrôle restent dépendants de l’architecture politique qu’ils sont censés surveiller.
Dans ces conditions, la « refondation » agit comme un sas de stabilisation. Elle apaise les tensions sans transformer les incitations. Elle change les visages sans changer les structures. Elle promet la moralisation sans modifier les procédures qui rendent la corruption rationnelle.
Le danger n’est pas l’échec spectaculaire. Il est plus subtil. C’est la normalisation progressive d’un discours de rupture qui n’entraîne aucune rupture réelle. La société finit par intégrer que la réforme consiste à redistribuer les positions plutôt qu’à redéfinir les règles.
Une véritable refondation aurait dû commencer par identifier clairement les chaînes de rente, publier les mécanismes de captation, réécrire les procédures budgétaires sensibles et instaurer une traçabilité contraignante sur les flux critiques. Elle aurait dû accepter de déplacer, voire de rompre les équilibres établis.
En l’absence de ces ruptures, le système ne se réforme pas. Il se réajuste.
Et dans la métaphore médicale, ce n’est pas une opération curative.
C’est un changement d’équipe autour du même patient.
Ordonnance : réduire la corruption par mécanismes ciblés
La corruption ne disparaîtra pas. Elle peut être réduite. En tentant de réformer partout, Madagascar réformera nulle part.
Un îlot d’intégrité est une zone limitée où la règle change réellement, où la traçabilité devient obligatoire et où l’opacité coûte plus cher que la conformité.
Deux secteurs répondent à ce critère : l’énergie et la douane portuaire.
Îlot 1 : les marchés publics liés à l’énergie
L’énergie structure la dépense publique et la colère sociale.
La population paie l’instabilité électrique.
L’État supporte des transferts importants.
L’économie subit un surcoût permanent.
Les fragilités typiques :
- Achats effectués dans l’urgence
- Contrats complexes peu lisibles
- Décalage entre livraison et paiement
- Chaîne commande/réception/paiement vulnérable
Dans les appels d’offres publics, on retrouve des entreprises comme Galana Distribution, Vivo Energy, Jovena Madagascar ou TotalEnergies. Le point n’est pas d’accuser, mais de constater que ces marchés concentrent volumes et montants.
L’îlot d’intégrité change la logique :
- Publication standardisée des contrats.
- Pas de livraison confirmée, pas de paiement.
- Contrôle croisé des volumes livrés et consommés.
- Pénalités automatiquement appliquées.
- Audit court et régulier.
- Tableau de bord public.
Des indicateurs simples permettent d’évaluer les résultats en 12 mois : écarts de volumes, taux d’avenants, délais de paiement, pénalités exécutées.
Îlot 2 : douanes et port
Si l’énergie est une pompe de dépense, la douane est une pompe de recette.
Des travaux de la Banque mondiale ont montré qu’au port de Toamasina, le contournement des règles d’affectation des inspecteurs était associé à moins de contrôles et à des redressements plus faibles.
Quelques agents et quelques transitaires peuvent concentrer une part significative des pertes.
Les pratiques typiques :
- Sous-évaluation des importations.
- Fraude par classification.
- Contournement de l’affectation.
- Liquidation accélérée.
- Courtage relationnel.
L’îlot agit de manière ciblée :
- Panier restreint de produits à fort rendement fiscal.
- Affectation aléatoire verrouillée et auditée.
- Double contrôle sur dossiers sensibles.
- Rotation des postes exposés.
- Publication d’indicateurs de performance.
Les résultats sont mesurables : taux de redressement, écarts de valeur, gain de recettes sur panier ciblé.
Pourquoi ces deux îlots sont compatibles avec la réalité malgache
Ils évitent trois pièges :
- La réforme totale, qui échoue par surcharge.
- La réforme symbolique, qui échoue par absorption.
- La réforme uniquement répressive, qui échoue faute de modification de la rente.
Peu de périmètre.
Beaucoup de traçabilité.
Des règles claires.
Des preuves répétées.
Dans la métaphore médicale :
- On ne soigne pas tout le corps.
- On traite l’hémorragie principale.
- On stabilise.
- Puis on étend.
Cellule anticorruption restreinte et protégée
Une petite équipe spécialisée, juridiquement protégée, concentrée sur deux ou trois chaînes majeures.
Pas cent dossiers dispersés.
Un effet démonstratif.
Protection des lanceurs d’alerte
Un canal sécurisé et horodaté.
Une protection réelle.
Sans cela, le silence domine.
Traçabilité de vingt flux clés
Identifier les flux budgétaires majeurs.
Journalisation obligatoire.
Audit court.
Sanction automatique.
Surveillance civique structurée
Indicateurs publics.
Méthode.
Indépendance.
Financement sous condition de preuves
Tout soutien financier externe doit être conditionné à une transparence vérifiable.
Pas de financement sans traçabilité.
Les risques
Toute réforme crée des résistances.
Les chaînes de rente sont organisées.
Les intérêts sont transversaux.
La réussite dépendra de trois facteurs :
- Clarté du mandat.
- Protection des réformateurs.
- Soutien citoyen durable.
Conclusion : traiter la cause
Madagascar n’est pas condamné.
Mais prescrire sans modifier la structure qui produit la maladie revient à accumuler des traitements sans effet curatif.
La corruption est devenue systémique parce que les incitations le sont devenues.
La réduire suppose de modifier ces incitations.
Moins de dispersion.
Plus de ciblage.
Moins de rhétorique.
Plus de mécanismes mesurables.
Le patient peut s’améliorer.
LE SYNDROME DE STOCKHOLM
À première vue, Madagascar donne l’image d’un pays désorganisé : services défaillants, infrastructures fragiles, économie informelle massive. Une lecture rapide conclurait à un État faible, dépassé par ses propres contradictions.
Mais cette lecture est trompeuse.
Car derrière cette apparente désorganisation se cache une réalité beaucoup plus dérangeante : une structuration extrêmement précise des rôles économiques, mais fragmentée entre plusieurs groupes qui ne poursuivent pas nécessairement un intérêt collectif national.
Chaque secteur clé du quotidien du citoyen est contrôlé. L’énergie, l’importation, la distribution, la finance, les infrastructures, les ressources naturelles : rien n’est laissé au hasard. Mais ce contrôle est réparti.
- Une minorité d’acteurs économiques parfaitement structurés contrôle les flux,
- Des puissances extérieures tiennent les manettes des infrastructures et les ressources,
- La grande majorité de la population essaie d’y survivre.
Ce n’est pas un chaos. C’est un système.
Un système fragmenté, mais fonctionnel.
Un système où chaque acteur occupe une position précise, sans qu’aucun ne maîtrise l’ensemble.
Et c’est dans cette architecture que s’installe progressivement une forme de dépendance, à la fois économique et mentale, que l’on peut qualifier sans excès de syndrome de Stockholm malgache.
Qui contrôle quoi : une économie à plusieurs étages
La cartographie est désormais connue.
Cette organisation ne résulte pas d’un plan centralisé.
Elle est le produit d’ajustements successifs, où chaque acteur a consolidé sa position dans les zones laissées vacantes ou ouvertes.
Les Karana, communauté d’origine indo-pakistanaise pour beaucoup née à Madagascar, occupent une position centrale dans l’économie nationale. Leur implantation remonte à plusieurs générations. Ils ne sont pas des acteurs extérieurs. Ils sont devenus des acteurs internes structurants.
Ils dominent les secteurs qui font circuler l’économie :
- Import-export,
- Distribution de biens,
- Carburant et énergie thermique,
- Immobilier urbain,
- Textile et industrie d’export,
- Finance informelle et réseaux commerciaux.
En parallèle, d’autres communautés occupent des positions complémentaires :
- Les groupes chinois dans les infrastructures et les flux de biens manufacturés,
- Les acteurs français dans la finance, les télécommunications et la structuration institutionnelle,
- Les multinationales dans les ressources naturelles.
Enfin, la majorité malgache reste concentrée dans les secteurs à faible valeur ajoutée :
- Agriculture vivrière,
- Commerce informel,
- Transport artisanal,
- Main-d’œuvre.
L’État, loin d’être absent, agit comme un régulateur partiel du système, souvent plus en position d’arbitrage que de maîtrise.
Le constat est brutal :
Ceux qui produisent ne captent pas la valeur, ceux qui captent la valeur ne produisent pas directement.
Et entre les deux, une majorité qui alimente le système sans pouvoir en orienter la trajectoire.
Le moment clé : les années Ratsiraka
Pour comprendre cette configuration, il faut revenir en arrière.
Ce moment marque une rupture silencieuse : l’État perd progressivement sa capacité à organiser l’économie, tandis que des réseaux privés structurés prennent le relais.
Le point de bascule ne se situe pas dans les années récentes. Il remonte à une période charnière : celle du président Didier Ratsiraka.
Dans les années 1970 et 1980, Madagascar s’engage dans une politique de nationalisations massives. L’État prend le contrôle de nombreux secteurs économiques. L’objectif est clair : construire une souveraineté économique nationale.
Mais cette stratégie produit un effet inattendu.
- Désorganisation des circuits économiques,
- Fuite des compétences,
- Inefficacité des entreprises publiques.
Face à ces difficultés, les réseaux commerciaux privés, déjà structurés, deviennent des relais indispensables.
Puis viennent les années 1990 et les programmes de libéralisation.
Les entreprises sont privatisées. Les circuits économiques se réorganisent rapidement. Mais tous les acteurs ne sont pas égaux face à cette transition.
Ceux qui disposent déjà de réseaux, de capital et d’expérience, notamment les Karana, sont en position de reprendre, structurer et consolider des pans entiers de l’économie.
Le basculement s’opère alors.
Non pas par conquête brutale, mais par capacité d’adaptation à un moment de rupture économique.
Trente-cinq ans plus tard, ce basculement n’est plus visible comme un événement.
Il est même devenu la norme.
Une dépendance quotidienne invisible
Pour le citoyen malgache, cette structuration n’est pas théorique. Elle est quotidienne.
Cette dépendance n’est pas perçue comme telle, car elle est intégrée dans les gestes les plus simples du quotidien.
Il achète du riz produit localement, mais consomme des produits importés. Le riz est désormais, lui aussi, importé…
Il prend un taxi-be (taxi collectif), mais le carburant vient d’un circuit qu’il ne maîtrise pas.
Il dépend d’une électricité produite via des chaînes contractuelles opaques.
Il travaille dans une économie où les circuits de décision lui échappent.
Chaque acte du quotidien est inséré dans une chaîne qu’il ne contrôle pas.
Cette dépendance crée une tension permanente :
- Bénéficier des services fournis,
- Tout en sachant que ces services reposent sur une structure déséquilibrée.
Le citoyen est à la fois bénéficiaire et captif.
Il vit dans un système qui fonctionne suffisamment pour être accepté, mais pas assez pour être choisi.
Le paradoxe des millionnaires
À cette dépendance s’ajoute une contradiction plus silencieuse, mais tout aussi structurante : ce que les analyses Diapason qualifient de paradoxe des millionnaires.
Ce paradoxe agit comme un amortisseur social.
Il transforme une critique potentielle du système qui devrait pourtant avoir lieu en une aspiration irrésistible de l’individu à faire partie du rouage, malgré lui.
Dans un pays où une large majorité vit dans la précarité, une partie non négligeable de la population aspire moins à dénoncer le système qui la tient pourtant en otage
L’objectif implicite n’est pas toujours de remettre en cause les mécanismes de captation de la richesse, mais d’en faire partie, ou tout au moins passer du côté de ceux qui contrôlent, et redéfinissent les règles du jeu.
Ce paradoxe produit un effet profond : il désamorce la contestation.
Pourquoi combattre un système que l’on espère rejoindre un jour ?
Pourquoi dénoncer des pratiques que l’on pourrait soi-même adopter en cas d’ascension ?
Le système ne se maintient donc pas uniquement par contrainte économique. Il se stabilise aussi par projection sociale.
Chacun voit dans les figures de réussite non pas un problème structurel, mais une possibilité individuelle.
Dans cette projection, le système ne se contente pas de se maintenir.
Il se légitime et devient la norme.
Le mécanisme du syndrome de Stockholm
C’est ici que la notion de syndrome de Stockholm prend tout son sens.
Dans sa définition classique, il décrit une situation dans laquelle une victime développe une forme d’attachement envers son agresseur, car sa survie dépend de lui.
Transposé au contexte malgache, le mécanisme est similaire, mais plus diffus.
Le citoyen développe une forme d’acceptation, parfois même de défense, d’un système qui limite pourtant ses marges de manœuvre.
Cette acceptation prend plusieurs formes : tolérance, justification, parfois même défense active des acteurs dominants.
Pourquoi ? Parce que ce système fonctionne, a minima.
- Il permet d’acheter,
- De se déplacer,
- De travailler,
- De survivre.
Remettre en cause ce système, c’est prendre le risque de déséquilibrer un quotidien déjà fragile.
D’où cette question implicite, rarement formulée mais omniprésente : comment couper la main qui nous nourrit ? Pourquoi couper la branche de l’arbre sur laquelle on est assis et qui nous soutient ?
Une économie de la résignation
La résignation n’est pas un renoncement. C’est une adaptation rationnelle à un environnement contraint.
Ce mécanisme produit un effet profond : la normalisation.
- La dépendance devient acceptable,
- L’injustice devient relative,
- L’absence de contrôle devient un fait.
La société ne se mobilise pas contre le système. Elle s’y adapte.
Et plus elle s’adapte, plus le système se renforce.
Le danger n’est pas la domination économique en elle-même.
Le vrai danger est sa normalisation.
Le point de bascule : de la dépendance à la prise de conscience
Madagascar n’est pas encore dans une dynamique de rupture.
Il est dans une phase de stabilisation d’un système de dépendance fragmentée.
Mais ce type de système contient toujours ses propres fragilités et limites.
Car une économie fragmentée reste une économie vulnérable.
- Dépendance aux importations,
- Dépendance aux financements extérieurs,
- Dépendance aux infrastructures contrôlées par d’autres.
Ce point de bascule peut venir d’une prise de conscience progressive et peut souvent être le premier pas sans venir forcément d’un choc politique
Comprendre qui contrôle quoi.
Comprendre comment les flux circulent.
Comprendre où se situe la valeur.
Faire la différence entre le symptôme et la cause.
Il viendra du moment où la compréhension du système dépassera son acceptation.
Les alternatives : ce que l’histoire nous apprend
D’autres pays ont connu des configurations similaires.
Ces transformations ne reposent pas sur des discours, mais sur des mécanismes mesurables et répétés.
Hong Kong, Singapour, la Géorgie ou encore le Rwanda ont tous été confrontés à des systèmes économiques captifs ou fragmentés.
Leur transformation n’a pas reposé sur une rupture totale, mais sur des stratégies ciblées.
Trois enseignements majeurs peuvent en être tirés :
1. Cibler plutôt que réformer globalement
Les transformations réussies commencent souvent par des secteurs clés :
- Énergie,
- Douanes,
- Infrastructures.
Créer des « îlots d’intégrité » permet de produire des effets visibles rapidement.
2. Modifier et les règles et les acteurs
Changer les personnes sans changer les règles ne produit aucun effet durable.
Les systèmes évoluent lorsque les incitations changent.
3. Rééquilibrer les chaînes de valeur
L’objectif n’est pas d’exclure des acteurs, mais de :
- Renforcer les capacités locales
- Intégrer davantage de valeur dans le pays
- Créer des passerelles entre production et captation
L’enjeu n’est pas de remplacer les acteurs, mais de modifier les règles qui structurent leurs interactions.
Vers une sortie du syndrome ?
La sortie du syndrome de Stockholm malgache ne passera ni par un rejet brutal, ni par une révolution économique totale et immédiate.
Elle passera par une recomposition progressive.
- Mieux comprendre les flux,
- Identifier les zones de dépendance,
- Créer des alternatives crédibles,
- Renforcer les capacités locales.
Ce processus est lent. Il est complexe. Mais il est possible de le mener à bien avec la volonté politique nécessaire.
Conclusion : voir le système pour le transformer
Madagascar n’est pas un pays désorganisé. C’est un pays dont la souveraineté économique est fragmentée.
Le système ne tient pas seulement par la contrainte. Il tient parce qu’il est compris partiellement et accepté largement.
Le syndrome de Stockholm n’est pas une fatalité.
Mais tant que le système continuera d’être perçu comme une nécessité plutôt que comme une construction, aucun progrès ne pourra être attendu. Il se reproduira.
La question n’est plus de savoir qui contrôle quoi, mais surtout,
à quel moment cette compréhension deviendra une volonté de transformation.
Tant que cette bascule n’aura pas lieu, le système ne s’effondrera pas. Il continuera de s’adapter.
Rédaction – Diapason
Retrouver le débat autour de l’article tous les mardis soir ici :
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https://www.madagascar-tribune.com/Le-syndrome-de-Stockholm-malgache.html
Madagascar, quand 28 % d’une élite signent l’acte de décès d’un contrat social
Un article du sociologue Jean Michel Wachsberger, sur la base de l’enquête Elimad (2012-2014) développée sur un millier de représentants des élites malagasy, caractérise un chiffre qui fait mal : seuls 28 % des membres de cette élite placent l’amélioration du sort des pauvres parmi leurs priorités politiques. Vingt-huit pour cent ! Il ne s’agit pas d’un sondage d’humeur. Il s’agit d’un relevé clinique, froid, documenté, de ce que nos dirigeants pensent vraiment de leur peuple — quand ils n’ont pas besoin de faire semblant.
« 28 %, c’est la proportion de nos élites qui se souviennent encore qu’il y a des gens dehors. De manière crue, c’est formellement constater que 72% des gens au pouvoir ne se préoccupent que de leur seul intérêt »

Un chiffre comme un miroir qu’on voudrait casser
On s’est souvent demandé quelle était cette malédiction malagasy qui veut que chaque changement de régime ne reflète qu’un jeu de chaises musicales ou les kleptocrates éjectés sont aussi rapidement remplacés par d’autres nouveaux kleptocrates. L’adage dit : le pouvoir corrompt. Mais la question demeure : pourquoi l’accès aux hautes sphères du pouvoir semble-t-il transformer aussi rapidement un individu apparemment normal en un oligarque assumé.
Un article de Jean-Michel Wachsberger peut nous en donner une lecture. Cet article fondé sur l’enquête Elimad [1], menée auprès de mille membres de la haute sphère du pouvoir malgache, dresse [2] le constat non pas d’une étude d’opinion comme les autres mais d’une cartographie des représentations sur ce que les élites pensent de leur peuple. Et sur ce qu’elles en disent quand on le leur demande. Et là, le tableau est cruellement édifiant.
Le peuple malgache, vu d’en haut ? « Aimable mais inerte. Traditionnel mais immature. Bon mais incapable de décider seul. » Ces mots ne sont pas ceux d’un éditorialiste irrité. Ce sont les mots recueillis, compilés, analysés … Les mots que des hauts fonctionnaires, des hommes d’affaires, des politiciens utilisent pour décrire les quatre-vingts pour cent de leurs concitoyens qui vivent sous le seuil de pauvreté.
Et hop … Que voilà un joli tour de passe-passe idéologique : si le peuple est pauvre, c’est parce qu’il est mou, conservateur, enfermé dans ses coutumes d’un autre âge. La pauvreté n’est de toutes façons pas un échec politique. Elle devient une fatalité anthropologique. Une sorte de malédiction convoquée bien à propos pour exonérer ceux qui gouvernent de toute responsabilité dans le désastre.
Pendant ce temps, le pouvoir d’achat moyen des Malgaches a été amputé d’un tiers depuis 1960. Tandis que le reste de l’Afrique subsaharienne progresse, la Grande Île recule. Cette « énigme » n’a pas d’explication naturelle. Mais elle a des auteurs.
La peur comme moteur de la solidarité — et son absence
Il faut ici convoquer un théoricien que nos dirigeants devraient lire : Abram de Swaan. Sa thèse, documentée dans Sous l’aile de l’Etat (1988) [3], est simple et cinglante. Les élites européennes n’ont pas inventé l’État-providence par générosité. Elles l’ont fait par peur. Peur des révolutions qui débordent les quartiers chics. Peur des foules qui, quand elles n’ont plus rien à perdre, trouvent des idées dangereuses.
C’est ce qu’on appelle l’interdépendance sociale … le sentiment que mon destin est lié au tien, même si tu vis à l’autre bout de la ville dans un taudis. Ce sentiment-là est le ciment invisible qui a forcé les classes dominantes à investir dans la santé, l’éducation, la protection sociale. Non par vertu mais par intérêt bien compris.
À Madagascar, ce moteur de l’interdépendance sociale semble très largement grippé. Trois raisons, trois mécanismes qui se renforcent mutuellement.
Le fihavanana d’abord. Cet idéal d’harmonie, de consensus, d’évitement du conflit — une valeur belle en elle-même — se retourne contre les dominés dès lors qu’il neutralise toute pression populaire sous argument de concorde et d’harmonie. Parce qu’une élite qui ne craint pas son peuple n’a aucune raison de lui faire des concessions. Le fihavanana devient ainsi, dans certains contextes, le consentement des faibles à leur propre soumission.
L’atomisation géographique ensuite. Quatre-vingts pour cent de la population est rurale, dispersée, vivant en autarcie relative, loin des circuits économiques formels que contrôle l’élite. Pour un décideur tananarivien, le paysan de l’Androy n’est pas un acteur politique : c’est un élément du décor… lointain, silencieux, non menaçant.
L’achat électoral ponctuel enfin. Dans un système où les suffrages se négocient la veille du scrutin contre quelques billets ou un sac de riz ou quelques litres d’huile, les élites n’ont pas besoin de programmes sociaux pour gagner des élections. L’investissement électoral est un coût de transaction à assumer de manière brève le temps d’une campagne … Et non pas un contrat de gouvernance dont on serait redevable. Le « Je vais, je tire et je reviens » se traduit en « Je paie, je gagne, et j’oublie ».
« Quand une élite ne craint plus son peuple, ne le respecte pas comme électeur, et ne le voit pas comme partenaire économique — il ne lui reste rien pour se sentir solidaire de lui. »
Le Raiamandreny, ou l’art de dominer avec le sourire
Cette déconnexion ne se dit pas crûment. Elle s’habille d’un discours paternaliste omniprésent — celui du raiamandreny, le père et la mère du peuple. Les élites se représentent volontiers comme des figures tutélaires, bienveillantes, dont la sagesse éclairée doit guider des enfants qui ne sauraient décider par eux-mêmes.
Ce cadre cognitif est une arme politique redoutable. En présupposant le peuple comme éternellement immature, on s’arroge le droit de décider à sa place — sans consultation, sans reddition de comptes. La démocratie formelle subsiste : il y a des élections, des constitutions, des assemblées. Mais elle est vidée de toute contrainte réelle sur les gouvernants. Le peuple vote. Mais son vote, qui adoube une légitimité de façade du pouvoir aux yeux des partenaires internationaux, ne changent rien.
Ce paternalisme n’est pas une originalité post-coloniale que d’aucuns voudraient lire. Il puise ses racines dans la monarchie merina, où le souverain protège, organise, nourrit symboliquement un peuple qui lui doit en retour obéissance et fidélité. La colonisation a ensuite recyclé cette structure en y ajoutant son propre discours de la mission civilisatrice. L’indépendance n’a pas tout effacé : elle a simplement changé de costume le même rapport au pouvoir.
L’oligarchie, produit logique d’un système sans peur
Pour en revenir à nos 28 %. Que font les 72 % restants ? Ils ne sont pas oisifs. L’espace politique qui n’est pas occupé par la défense de l’intérêt général (et des plus faibles en particulier) est immédiatement investi par la compétition pour la rente d’État.
Sans projet redistributif, sans idéologie programmatique, sans ancrage dans des intérêts de classe organisés, la vie politique malgache se réduit à ce qu’elle est fondamentalement : une querelle de factions élitaires pour le contrôle des ressources.
1972, 1991, 2002, 2009, 2018, 2025 — les crises se ressemblent toutes. Elles n’opposent pas des projets de société antagonistes. Elles opposent des réseaux d’intérêts concurrents qui mobilisent temporairement des foules pour des enjeux qui ne sont pas les leurs. À chaque transition, la promesse de rupture. À chaque consolidation, la même logique de prédation. On croit avoir affaire à la même clique … alors qu’elle a en fait été spontanément régénérée dans un mortifère jeu de seza (chaises) musicales ;.
L’oligarchie kleptocratique et ploutocratique n’est pas une perversion du système malgache. C’est son état d’équilibre naturel — ce vers quoi toute configuration politique tend quand les contre-pouvoirs sont absents, les acteurs populaires atomisés, et les élites sans peur ni contrainte. Ce n’est pas un accident. C’est une désespérante destination.
Le 28 % vs 72% ne mesure donc pas seulement l’indifférence d’une élite. Il mesure le degré de déliquescence d’un contrat social qui n’a peut-être jamais vraiment été conclu. Un contrat où les gouvernants s’engageraient à améliorer le sort des gouvernés en échange de leur consentement à être gouvernés. À Madagascar, ce contrat est resté lettre morte — peut être depuis la monarchie, depuis la colonisation, depuis l’indépendance.
Mais en même temps ce constat ne devrait pas qu’à moitié nous surprendre quand on sait la société malagasy extrêmement hierarchisée.
« Le 28 % n’est pas le chiffre d’une indifférence ordinaire. C’est le relevé d’un contrat social qui n’a de national que le nom. »
Rétablir l’interdépendance, ou accepter l’effondrement lent
Sortir de là ne se fera pas avec une nouvelle constitution. On sait les collectionner, à Madagascar, comme d’autres collectionnent les timbres… et avec autant d’effet sur la gouvernance réelle.
Ce qu’il faut rétablir est d’un autre ordre : le sentiment que nos destins sont liés. Que le dirigeant de la capitale a quelque chose à perdre si le paysan de l’Androy crève de faim.
Ce sentiment ne surgira pas par vertu. Il surgira — comme partout dans l’histoire — par pression. Par la pression d’une société civile organisée et forte qui coûtera vraiment cher d’ignorer. Par la pression d’un système électoral (et des financements de campagne) où les suffrages populaires sont véritablement dangereux à contourner (autrement qu’à coup de liasses d’ariary ou de sacs de sucre). Par la pression de médias véritablement indépendants qui rendent visibles et contestables les représentations élitaires.
Tant que ces conditions ne sont pas réunies, le chiffre de 72 % d’irresponsables ne bougera pas.
Et la Grande Île continuera sa trajectoire singulière et cruelle : des crises qui se succèdent, des régimes qui s’effacent, une oligarchie qui, sous des visages changeants, demeure.
Jusqu’à ce que quelqu’un, quelque part, décide qu’il vaut mieux craindre (et respecter) un peuple en colère que continuer à le mépriser.
Mais c’est une question que tout un chacun, qui reconnaitra faire partie de cette élite, doit se poser.
Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) Mai 2026
Les Chroniques de Ragidro
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source:https://www.madagascar-tribune.com/Madagascar-quand-28-d-une-elite-signent-l-acte-de-deces-d-un-contrat-social.html




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